Le schiste, c'est fric

De Devils Lake dans le Dakota du Nord à la campagne de Fontainebleau, le journaliste Sylvain Lapoix et le dessinateur Daniel Blancou, grâce à une longue BD-enquête, nous font plonger dans l'univers inquiétant des gaz de schiste. Un travail rigoureux, pédagogue et salutaire.

Schiste fric« Nouvelle énergie » vantée par Nicolas Sarkozy, les gaz de schiste font l'objet de bien des fantasmes, du moins chez leurs défenseurs. Ceux-ci seraient en effet inspirés de lire Energies extrêmes, la BD-enquête que consacrent à ce sujet le journaliste Sylvain Lapoix et le dessinateur Daniel Blancou. Prépublié dans la remarquable Revue dessinée, ce long travail d'investigation révèle, preuves à l'appui, les tenants et les aboutissants de la plus grosse « arnaque » de ces dernières années : exploités via la fracturation hydraulique - développée à partir de 1949 par quelques savants suffisamment fous pour injecter sous terre toutes sortes de produits toxiques -, les gaz et huiles de schiste sont d'abord la cause de ravages montrés ici dans toute leur violence : fermiers désormais à la tête d'exploitations polluées, paysages dévastés, nappes phréatiques souillées par des gaz et des substances chimiques, millions de litres d'eaux usées parfois stockées près de failles sismiques ou rejetées vers des fleuves alimentant des villes... De Devils Lake dans le Dakota du Nord à la campagne de Fontainebleau, Lapoix fait parler des ingénieurs autrefois impliqués dans la mise au point des procédés d'extraction, des géologues employés par des magnats du pétrole prompts à voir les gaz de schiste comme un « don de Dieu », sans omettre ces citoyens victimes ou adversaires des exploitations mortifères. 

Rigoureux et pédagogues, eux-mêmes visés par des lobbyistes plus efficaces auprès de députés bien placés, les auteurs démontrent aussi l'existence de conflits d'intérêts au cœur de la filière, et mettent au jour l'opacité dans laquelle œuvrent les pouvoirs publics : les gaz de schiste sentent le soufre, mais la « contre-révolution énergétique » fomentée par l'industrie gazière risque pourtant d'aboutir. Et pour cause : fortes de moyens colossaux, ces multinationales emploient volontiers des militaires rompus à la guerre psychologique afin de donner plus d'impact à leurs offensives médiatiques. Face à ces méthodes, il serait donc sain que l'enquête de Lapoix et Blancou fasse tache d'huile. Energies extrêmes, de Daniel Blancou et Sylvain Lapoix, Futuropolis, 127 p., 19 €.